Christophe Lemaire & Sarah-Linh Tran Spring-Summer 2022 Collection Interview

Interview Printemps-été 2022

Les directeurs artistiques Christophe Lemaire et Sarah-Linh Tran partagent leur vision de la collection printemps-été 2022.

Après cette période d’isolement, de recentrage, nécessité par la pandémie, LEMAIRE livre un
vestiaire simplifié, épuré. Comment « allège » -t-on un vestiaire et pourquoi ?

Christophe : Le confinement nous a poussé plus loin dans nos convictions. Cet arrêt sur image, cette pause, n'a fait que renforcer nos intuitions, et la direction que nous avons prise depuis des années, plus radicaux même. Une question s’est imposée qui a éclairé toute cette collection : De quoi a-t-on vraiment besoin ? Qu'est ce qui rend un vêtement encore désirable, utile, seyant ? La réponse pour nous c’est toujours plus de confort et de liberté. On peut égrener un ensemble spontané de questions simples : C'est quoi une bonne veste d'été ? C'est quoi un t-shirt ? Une bonne encolure ? Une bonne longueur pour cette manche ? La juste proportion d’un pantalon ? Les réponses arrivent toutes et redessinent une ligne claire, toujours plus nette sur ce qu’il faut enlever et sur ce qui en revanche reste essentiel.

Sarah-Linh : Nous avons allégé le vestiaire. Les formes sont plus souples. Il semble aussi que nous ayons besoin de vêtements plus modulables, convertibles, hybrides… de couleurs qui se combinent aisément. La possibilité de modifier le volume d’une même pièce au cours de la journée.

Christophe : Ce sont toutes ces pistes que nous aimons suivre. Plus que de partir en quête d’une nouvelle histoire à raconter chaque saison. Nous ne recherchons pas l’effet, le nouveau, le spectaculaire, encore moins l’ostentation ou le déguisement. Nous tentons de trouver des décalages, d’aller vers les nuances, vers un vêtement plus juste, qui dure, qui rassure, qui se fatigue avec une élégance informelle. Notre vestiaire est donc, de saison en saison, un fil continu qui s'étoffe, sur lequel s’attachent de nouvelles pièces.

Sarah-Linh : Il y a toujours des formes récurrentes, des tentatives qui commencent dans une saison et sont abouties trois saisons après. Ce qui nous intéresse, c'est d'étirer au maximum notre grammaire de formes, de matières, de textures, de couleurs.

Christophe : On écrit la même histoire en l’éclairant différemment. Un peu comme une caméra, fixée au coin d'une rue, face à une entrée de métro, une terrasse de café : chaque jour, qu’il pleuve, qu’il vente ou sous le soleil, on y capterait les passants, les passantes, et parmi elles toujours une même silhouette, mouvante, insaisissable, « ni tout à fait la même, ni tout à faire une autre », comme dans le poème de Verlaine, glissant d’une situation à l’autre avec la même allure, avec la même assurance.

Quelles habitudes vestimentaires ? Quelle nouvelle typologie de vêtement ou façon de les porter a inspiré cette décélération générale ?

Sarah-Linh : On peut s’habiller simplement, en assemblant plus librement les vêtements, plus immédiatement, lorsque l’on se lève le matin et qu'on ouvre son placard. Tout doit être plus composite, abordable, modulaire, les assemblages doivent être aisés. Il y a des formes communes à toutes les saisons, chaque collection est crée dans la continuité de la précédente. Nous avons assoupli les matières et des constructions, les cols sont convertibles, les volumes modulables, des capuches légères protègent du soleil comme de la pluie. Par exemple, une ample robe à capuche peut se porter à la plage et devient robe du soir ceinturée, elle se porte aussi comme une robe d’intérieur. Les matières se froissent joliment aussi.

Christophe : Il ne s’agit pas de renoncer à être chic, mais cette élégance contemporaine naît aussi de l'effet de la surprise, de la possibilité de transformation d’un vêtement. Avec un vêtement ample, dans lequel on a un espace, avec un lien possible, un resserrage, un bouton qui permet de décaler un pan, on offre de se glisser dans une nouvelle situation, de s’approprier le vêtement, de permettre au vêtement de nous accompagner, d’être toujours juste…

Sarah-Linh : … Les manches un peu trop longues donnent envie d'être retroussées et donc, et donnent aussi roulées une certaine attitude, une assurance, une décontraction. Un col un peu trop loin du cou donne une certaine nonchalance, un chic, une sensualité, une fragilité inattendue aussi. Nous pensons que ces vêtements dans lesquels et avec lesquels on a de l’espace, qui ne sont pas trop rigides ou contraignants, s’oublient, forment une seconde peau.

Christophe : On s'aperçoit aussi que des gens très différents morphologiquement, culturellement, portent les vêtements de manière très différente.

De quoi se compose la grammaire LEMAIRE ?

Christophe : Il y a un alphabet, en effet, un vocabulaire, qui revient et nous sert à recomposer chaque saison ce chic bancal qui nous ravit, cette beauté imparfaite, cette élégance bricolée, irrévérente…

Sarah-Linh : L’amplitude, les plis, les pans, le boutonnage décalé, les effets de superposition, les associations, les strates, l’asymétrie, les proportions étirées, les formes convertibles, les textures mates, une certaine irrégularité de la matière, les couleurs naturalistes, les cols trop grands, les vêtements de travail, les vêtements d’arts martiaux …

Christophe : … Les vêtements qui se fatiguent noblement, l’effet du temps, le délavé, l’usé, les soies sèches, la popeline, le Denim, les piqûres, les cuirs lustrés, un peu de sartorial pour les filles et un peu de fluidité pour les garçons, le mélange des genres, l’unisexe, les ceintures qui pendent, le flou, le tissu qui casse et marque la poitrine, qui suggère le corps plutôt qu’il ne le définit

Sarah-Linh : Resserrer un volume, en appuyant juste sur une zone. On définit un point précis de la silhouette et on laisse le flou sur tout le reste. Parfois, le confort n'est pas forcément être tenu à la taille, mais c’est plutôt d'avoir les hanches prises. Et cela crée un vêtement dans lequel on ne tient pas de la même manière, dans lequel on se tient naturellement mieux. C’est une suggestion qui laisse le corps très libre. Comme cet espace intime entre votre chemise et votre peau, cet espace à soi, troublant pour la personne qui le porte, pour la personne qui le perçoit, l’entre-aperçoit.

Christophe : Toutes ces choses, du détail à la grande image, sont là depuis des années, elles s’expriment lentement, comme des gammes, des variations. Et en fin de compte, une fois le vêtement fait - car c’est un travail que l’on peut mener jusqu'à un certain point- c'est la manière de le porter qui le termine, qui crée l’allure, qui fait l'élégance. Notre boulot c’est de proposer des vêtements qui permettent ça, qui engagent à cela. C’est aussi une façon de créer des vêtements seyants, quelque chose qui sied humblement, qui « va bien », qui est juste, adapté à soi, sans trop d’égo, d’idée de représentation. C’est un mot un peu désuet le mot « seyant », et pourtant il porte tout ce que nous cherchons. Un vêtement seyant c’est ce que l’on peut faire de contemporain..

Revenons juste sur un détail de fabrication que vous utilisez depuis longtemps, la teinture des pièces après confection. Pourquoi cela ? Et que dire des couleurs que vous privilégiez ?

Christophe : C'’est vrai, nous avons toujours des pièces qui sont montées sans couleur, assemblées, confectionnées, avec un tissu cru si l’on peut dire, puis seulement après, elles sont teintes, trempées dans la couleur. Cela revient régulièrement. C’est à la fois banal, mais c’est très philosophique pour nous. Sans vouloir employer de grands mots, c’est presque spirituel, c’est une question d’intégrité. C’est un geste important pour nous d’abord car il fatigue le vêtement autrement, donne du vécu au tissu. Par exemple, la teinture prend moins à la couture qu’ailleurs, ça crée d’infimes irrégularités. Il est souvent très compliqué de retrouver le charme des vêtements que l’on a beaucoup portés et reportés. Leurs teintes, leurs coutures portent les effets du temps, un beau délavage, une matité, les couleurs sont bues, elles ont un peu passé. On retrouve un peu de cela avec un vêtement teint après confection.

Sarah-Linh : Des teintes vues à la lumière du jour mais aussi celles d’une campagne humide, réchauffée par le soleil jaune orangé du soir, des couleurs de lichens, de salpêtre, des teintes herbacées, mousseuses, épicées, comme en cuisine, ou encore des teintes urbaines, zinguées, la teinte de l’asphalte où la pluie commence à sécher par exemple. La couleur, c’est aussi une question de voisinage des teintes et de superpositions. On peut composer une couleur par strates, selon la profondeur des couches successives. On aime bien l'image de l'oignon avec ces couches transparentes, tout comme on aime l’idée de superposer des vêtements qui ont une fonction différente. Et puis s'effeuiller ou de se couvrir au cours de la journée, dans des tonalités naturelles, proches, qui déclinent une même couleur dans une intensité qui varie, selon qu’elles sont près du corps ou en première ligne, sous la pleine lumière.

Sur cette trame qui est hors saison, qui traverse les saisons, comment se posent les notes spécifiques à cette collection ? Qu’est-ce qui dans la collection donne « la couleur du temps », le Zeitgeist ?

Sarah-Linh : L’ampleur et la légèreté des matières. Ce sont aussi des imprimés marbrés, inspirés de la technique de fabrication des papiers pour la reliure d’art. Dans des grands bacs, on pose des pigments sur de l’huile et en bougeant le bac, en guidant la couleur avec des peignes, ou par dripping on crée des motifs plus ou moins aléatoires qui s’impriment sur le papier. Agrandis, reproduits sur le tissu, sur la viscose et le coton, nous avons choisi ces motifs abstraits, pointillistes, qui parfois évoquent des paysages, qui s’organisent en rayures, en filon.

Christophe : C’est la couleur du temps, presque insaisissable. Nous avons aussi choisi de rendre hommage à Joseph Yoakum, un dessinateur et peintre autodidacte américain. Son travail est apparenté à l’art brut, ou plutôt au Folk art, au sens où il n’a pas reçu d’éducation artistique et où il est lié à la représentation d’un territoire, mais aussi à une rêverie de ce territoire. Il peint des paysages, en strates géologiques, en strates oniriques, dans des palettes de couleurs naturalistes, en transparence : montagnes, vallons, forêts....

Sarah-Linh : …raconter, de construire de vêtement pour que l’œuvre s’y déploie pleinement, sur des vêtements « à transformation », qui se déplient, s’ouvrent et révèlent le paysage dans son ampleur. Nous montrerons aussi ses œuvres durant la saison, pour partager avec le public le travail et le parcours de cet artiste.

INTERVIEW RÉALISÉE PAR STÉPHANIE HUSSENOIS

Retour au sommet